Ameimse a publié une critique de Parle comme un homme et autres textes par Nisi Shawl
Parle comme un homme et autres textes
4 étoiles
Si Nisi Shawl est particulièrement connux outre-atlantique pour 'Everfair', uchronie steampunk afrofuturiste n'ayant pas (encore?) été traduite en français, ce livre publié en 2021 par les éditions Goater constitue une parfaite introduction à son oeuvre, par la diversité autant que par ce qui rassemble tous les textes : s'y trouvent quatre nouvelles, un texte théorique et un entretien de l'autaire. L'ensemble se complète et fait pleinement sens dans sa globalité, les textes non-fictionnels continuant à faire travailler, une fois qu'on s'y plonge dans le dernier temps de l'ouvrage, la réception et l'appréciation des nouvelles préalablement lues.
Concernant ces dernières, chacune explore des sujets et des univers très différents : une adolescente qui, dans un futur cyberpunk, tombe amoureuse d'une IA ; une femme, accompagnée d'une poupée vivante protectrice de son âme, alors qu'elle pratique des rituels la conduisant notamment à monnayer son corps ; une chanteuse raciste assaillie des visions …
Si Nisi Shawl est particulièrement connux outre-atlantique pour 'Everfair', uchronie steampunk afrofuturiste n'ayant pas (encore?) été traduite en français, ce livre publié en 2021 par les éditions Goater constitue une parfaite introduction à son oeuvre, par la diversité autant que par ce qui rassemble tous les textes : s'y trouvent quatre nouvelles, un texte théorique et un entretien de l'autaire. L'ensemble se complète et fait pleinement sens dans sa globalité, les textes non-fictionnels continuant à faire travailler, une fois qu'on s'y plonge dans le dernier temps de l'ouvrage, la réception et l'appréciation des nouvelles préalablement lues.
Concernant ces dernières, chacune explore des sujets et des univers très différents : une adolescente qui, dans un futur cyberpunk, tombe amoureuse d'une IA ; une femme, accompagnée d'une poupée vivante protectrice de son âme, alors qu'elle pratique des rituels la conduisant notamment à monnayer son corps ; une chanteuse raciste assaillie des visions d'une femme noire l'avertissant contre un puissant sorcier ; enfin, une femme confrontée à la maladie et à sa propre mortalité. Nisi Shawl a l'art de faire dialoguer entre les genres et les influences, réalisant parfois une forme de syncrétisme qui intrigue et peut dérouter, déjouant certains réflexes et catégorisations. L'autaire explicite d'ailleurs son positionnement dans le court texte théorique du recueil où iel revendique la non-contradiction entre le fait d'écrire de la science-fiction et de pratiquer une religion ouest-africaine, l'Ifà, à propos de laquelle iel écrit longuement.
Tout en nous entraînant dans des contextes très différents, un point commun des nouvelles est la manière dont elles explorent l'empouvoirement des figures féminines mises en scène, et leurs luttes pour conserver ou retrouver une capacité d'agir, voire un contrôle, sur leurs vies. Toujours très sensible à la complexité des rapports sociaux dans lesquels s'inscrivent ses personnages, Nisi Shawl parle de race, de genre, de classe, expérimentant différents registres d'altérité, par le récit lui-même, comme par l'expérience de lecture qu'iel s'efforce de créer pour ses lecteurices. Ainsi, dans "Quelque chose de plus", au fil d'une histoire à la lisière du réalisme et du fantastique, les lecteurices se retrouvent directement confronté·es aux perceptions racistes de la personnage principale, à son usage commun du "n word" comme à ses réticences pour prendre en considération les avertissements de la femme de ses visions, en raison de la couleur de peau de cette dernière. Dans "Les soeurs de la poupée", la reconstruction réussie par la figure centrale amène à s'interroger sur les ressorts mystiques/religieux de la société secrète mentionnée de façon sybilline, tout autant que sur la représentation du sexe comme activité tarifée, intégrée à un rituel, qui est représentée. Dans chacune de ses nouvelles, Nisi Shawl entreprend donc de nous glisser dans des points de vue qui ne laissent jamais indifférent·es, questionnant nos propres positionnements, pas seulement face à l'histoire elle-même, mais particulièrement face à la perspective personnelle depuis laquelle tout est raconté. L'ensemble fonctionne d'autant plus que, par contraste avec le caractère pouvant être pesant, ou heurtant, des thèmes abordés, l'autaire cultive dans le style formel, tel qu'il est restitué par la traductrice Ludivine Fournier, une fluidité, voire une certaine légèreté dans la narration, laquelle est parfois très épurée et fréquemment poétique.
En résumé, une première rencontre avec les écrits de Nisi Shawl qui m'a donné envie d'explorer plus avant ses textes ; peut-être même me risquer à découvrir 'Everfair' en VO :)